mercredi 11 septembre 2013

LES TEMPÊTES











LES TEMPÊTES




                                          


C’est le mardi vingt-huit décembre que c’est arrivé … Le mardi vingt-huit décembre, et c’était en la dernière année du siècle : La Mélie-aux-Herbes aurait dit … (Langue de vipère !) … La Mélie aurait dit que le diable était venu chez nous. Que viendrait-il faire là, le diable ?

Tous les ans, nous fêtons Noël dans les jours qui suivent la Nativité … C’est une habitude qui nous réunit ce soir à Sauzelle, chez mon frère aîné, Bernard et sa femme Danièle …

- « Je vous l’avais bien dit, susurre la Mélie … Je vous l’avais bien dit : Pierre Loti lui-même dit que Sauzelle est le Village des sorciers »

- «  Sorcière toi-même ! »

Pour l’instant, nous sommes chez nous, à Saint-Georges. Nous attendons Pierre, mon autre frère. Il arrive de Limoges et nous a téléphoné pour nous dire qu’il approchait du pont d’Oléron. Nous attendons. Le temps est lourd, oppressant … La radio nous annonce une tempête. Bon, les tempêtes, on connaît : Fermer les volets, ramasser tout ce qui traîne dans le jardin et dans la cour afin que le vent n’emporte rien … On en a déjà subi, des tempêtes !

Celle-là risque d’être belle : On nous annonce des vents pouvant souffler jusqu’à deux cents kilomètres à l’heure ! … L’haleine du démon … D’autant que la pression atmosphérique baisse terriblement. Hier, déjà, pendant une bonne partie de l’après-midi et jusqu’au soir, le diable a soufflé, soufflé …

Mais aujourd’hui, c’est autre chose ! Le diable doit bien être accompagné de sa femme et de tous les diablotins des enfers ! Pierre téléphone :

-               « J’arrive … J’ai passé le pont … Une chance : On l’a fermé juste après mon passage ! Sur le pont, ça souffle, ça souffle ! »

Nous attendons … Les volets sont fermés, la lumière allumée … Nous serons des privilégiés : Le courant électrique ne sera pas coupé. Les lignes ont tenu … Ce n’est pas le cas partout. Le vent monte en puissance … Il est plus de dix-sept heures maintenant. Une poubelle que son propriétaire avait laissée dehors passe sous nos fenêtres avec un bruit infernal. Pierre est là … Sa voiture est plus grande que la mienne … Nous y montons pour prendre la route en direction de Sauzelle.

                                                   



Dieu, que le vent est devenu fort : Un ouragan … C’est un ouragan qui passe sur Oléron ! Pendant combien de temps cela durera-t-il ? Par chance, nous arrivons jusqu’à la Gibertière sans anicroche. Nous roulons tout doucement. De Saint Georges à la Gibertière, il n’y a pas de branches cassées … Pas encore ! Mais dans les virages de ce hameau, la route est bordée de grands peupliers … Des arbres de vingt mètres de haut … Pierre est crispé sur son volant. Heureusement qu’il roule au pas : Subitement … Là … En plein dans le virage … Un peuplier qui s’est couché en travers de la chaussée, de tout son long ! Stop ! – Il pleut à verse maintenant … Des cordes … Des câbles ! Les essuie-glaces vont et viennent sur le pare-brise : Ils ne parviennent pas à rendre à la vitre sa transparence. Ouverture des portières … Prudemment car le vent les prend à rebours … Nous avons bien du mal à éviter que ne s’arrachent les gonds … Et puis … Et puis, malgré l’écran de la pluie qui ne faiblit pas, entre les larges gouttes qui s’écrasent sur nos paupières à demi fermées … Et puis nous apercevons une voiture, une grosse voiture … Nous pouvons distinguer la marque : C’est un grosse Mercédès noire. Ses phares sont allumés, ses feux de détresse aussi, les essuie-glaces battent  … Un homme est debout sous la pluie, à côté de la voiture … Il porte un manteau noir très ample. Il a un chapeau de feutre noir dont les bords dégouttent de tous les côtés. Il a sorti un téléphone portable et, sans aucun doute, il est en train d’essayer d’appeler à l’aide. 

-               « Monsieur, Monsieur ! … » 
À ce moment-là, je m’aperçois qu’un second peuplier est tombé devant la voiture : Elle est absolument coincée par-devant et par derrière … Aucune chance de la dégager !

-               «  Monsieur … Il y a d’autres peupliers ! … Ils peuvent aussi tomber … Laissez votre voiture et montez dans la nôtre. Vous reviendrez demain matin pour voir ce qui peut être fait ! »

Nous voilà partis, à l’abri dans notre voiture.

-               « Où allez –vous, Monsieur ? »


                                                       





L’homme est âgé d’environ soixante-dix ans … Un peu plus peut-être ?
 

-               « J’habite à Boyardville. Je reviens de la maison de retraite de Saint-Georges. Ma femme s’y trouve hospitalisée. Elle est atteinte de la maladie d’Alzheimer .. . Mais puisqu’on ne peut pas passer pour se rendre à Boyard, emmenez-moi à Saint Pierre, s’il vous plaît : J’irai chez ma fille. »

C’est parti pour Saint-Pierre … En passant par la Renaudière.  Le vent souffle toujours très fort. Il fait nuit … Une nuit noire … Dans les pinceaux des phares, on ne voit aucun être vivant : Pas un lapin, pas un chat … L’atmosphère est étrange : J’ai vécu des tempêtes tropicales et des cyclones … J’y songe, tant je suis oppressé.

Saint-Pierre … Rues vides, absolument vides … Volets fermés … Lumières blafardes de l’éclairage public … La tempête semble se renforcer … Des tuiles volent en bas des murs …

-               « C’est ici, dans la rue Pierre Loti ! »

Notre homme descend en nous remerciant. Nous lui recommandons de prendre garde aux tuiles … Il omet de retenir la portière … Le vent la prend en écharpe … Vlan ! Elle est pliée, la portière … La belle voiture neuve …


                                                   



Direction Sauzelle, par la route qui longe le cimetière de Saint-Pierre … Des marais à droite, des marais à gauche … Pas d’arbres, donc pas de risques. Les haies de tamarins sont couchées à l’horizontale : Pas de doutes, le vent forcit encore … Cent cinquante, deux cents kilomètres à l’heure ? Et la mer … Que fait la mer ? … Ne va –t-elle pas passer à travers la dune ? Ne va-t-elle pas envahir la forêt, les terres, les villages ?

Le vent … Le vent … Le vent … Il n’y a plus que lui … Plus de deux cents kilomètres à l’heure sans aucun doute : J’ai des points de comparaison … J’ai vu plier, puis tomber les grands cocotiers, dans les atolls du Pacifique ! …

Juste au moment où, émergeant de la voiture, je mets un pied par terre …

- « Attention au portail ! crie Bernard qui entrouvre la porte de sa maison pour nous accueillir »

Le fait est que j’ai bien du mal à retenir le vantail. Juste à ce moment-là, dans un grand craquement de tout son être, le grand pin se déracine et s’incline … Il est déraciné, le pin parasol de Danièle, le grand pin qui ombrageait le toit du garage …. Ma belle-sœur est devenue toute pâle : Faudra-t-il couper le pin ?

                                    



La moitié de la nuit se passe, somme toute sans problème pour nous … Les tuiles ont tenu, les murs et les fenêtres aussi … Mais les arbres du jardin ? … Nous devrons attendre le jour pour compter les dégâts. Deux millions de démons ont soufflé pendant la moitié de la nuit … Ils ont soufflé tous ensemble, de toutes leurs forces déchaînées : Ô Le bruit ! … Sifflements, hurlements … Gémissements … Cors, trompettes et cornes, … L’orchestre de Satan ! Puis, tout à coup, le silence s’est abattu sur nous … Un silence de tombeau … Un silence de mort … Un silence lourd comme celui d’un cimetière …

Nous sommes remontés dans notre voiture et nous avons pris la route en direction de Saint-Georges. Nous n’avions pas fait un kilomètre en direction de Saint-Pierre … Car nous évitions ainsi La Gibertière, où nous savions que nous ne pourrions pas passer … Nous n’avions pas roulé sur  un kilomètre que nous étions bloqués par un grand arbre couché sur l’asphalte : Un chêne, je crois … De l’autre côté de cette barricade, une voiture était arrêtée, tous feux  allumés : Ses trois passagers étaient occupés à couper  le chêne avec une tronçonneuse … Ils tiraient les branches sur les bas-côtés. Nous en profitons pour passer. Plus loin, nous serons bloqués plusieurs fois, toujours par des arbres abattus. Nous devrons faire demi-tour en montant sur les bas-côtés, bifurquer en changeant de voie. Heureusement, en Oléron, il y a toujours plusieurs chemins qui mènent au même village … Les pompiers, que nous trouvons à la hauteur de Bois-Fleury nous recommandent de remonter vers Saint-Pierre et de prendre ensuite la route nationale pour redescendre par Chéray : Les routes qui passent par là sont dégagées. De fait, nous arrivons chez nous sains et saufs. Toutes les voies sont jonchées de tuiles cassées, de branchages et de feuillages … Des objets invraisemblables, inattendus  jonchent  le bas des murs : chaises, paniers, vêtements, bottes de foin, papiers froissés, casseroles, et même un charreton brisé ! On dirait vraiment qu’Oléron a subi un horrible bombardement !



                                             


Le lendemain matin nous avons pu découvrir l’ampleur des dégâts. Le palmier est tombé en travers du massif de rosiers … Le grand palmier qui avait plus de cent ans !

Les vents du Nord-Ouest avaient bien soufflé à plus de deux cents kilomètres à l’heure, puisque l’anémomètre du phare de Chassiron s’était bloqué à sa mesure maximale. Les forêts présentaient un visage d’apocalypse : Pins aux troncs brisés par le milieu, tordus, déchiquetés, cyprès arrachés avec la motte et les racines à l’air … Plus de la moitié des cyprès étaient par terre car cet arbre n’enfonce pas ses racines très profondément ..  Haies de thuyas brûlées par le sel des embruns, tamarins couchés, cheminées des maisons, toitures  … La toiture de l’église était en piteux état et les services de la mairie de Saint-Georges avaient dû poser des barrières métalliques tout autour de l’église : On craignait encore la chute des tuiles … Notons que les cassons étaient nombreux et qu’ils jonchaient la place .. Les services de la Mairie ne savaient sans doute plus où donner de la tête car les débris, trois mois après la tempête, étaient toujours là : Il a fallu que j’aille les balayer, aidé de ma famille … Un beau matin, nous avons tout ramassé, mis dans des sacs … Personne n’a demandé qui avait fait le travail et, bien sûr, personne n’a dit merci !



                                         




Caravanes renversées, hangars écroulés, gymnases décoiffés, monuments et croix des cimetières abattus, voitures écrasées … Que sais-je encore ? Mais les arbres, Monsieur … Les arbres ! … Douze ans après, on voit encore dans nos forêts les troncs couchés : Ils commencent seulement à se décomposer, rongés par les vers et par les larves d’insectes …
Dans un terrain vague, ici ou là, on peut encore voir des amoncellements de souches de cyprès, les racines à l’air : Les branches, on les a tronçonnées, mais les racines ! Les haies de thuyas, douze ans après, sont encore grillées … Tout juste quelques-unes commencent à reverdir du haut, mais tout le bas est mort.  Qui dira le travail qu’il a fallu faire dans les ports, pour remettre en place et réparer les pontons partis à la dérive … Le travail qu’il a fallu faire pour remettre en état les terrains de loisirs … Bien sûr … C’est pour ça que l’on n’avait pas ramassé les cassons de tuiles sur la place de l’église : Les services municipaux avaient bien assez à faire pour remettre en état les structures d’accueil des touristes saisonniers :
Un terrain de camping municipal, il faut que cela rapporte, en bonnes espèces, sonnantes et trébuchantes comme l’expression commune le dit ! Tant qu’aux pins que l’on a laissés, abattus en travers des sentiers forestiers … L’Office National des Forêts a assuré qu’il fallait les laisser en place : Leur décomposition ferait de l’humus ! … Oui, mais les risques d’incendies dans tout ce bois mort ! … Oui, mais la prolifération des insectes xylophages dans une région où ils font déjà des ravages ! …
Cette tempête a été baptisée Martin. Elle en suivait une autre qui avait sévi la veille et que l’on avait nommée Lothar. Elle n’a fait aucune victime en Oléron, mais on ne peut pas en dire autant pour les autres régions : Martin, en traversant la France à toute allure aurait fait vingt-sept morts, dont treize qui étaient originaires du département de la Charente-maritime, huit, de celui de la Charente, trois du département de la Gironde et un des Landes.
Dans les forêts de pins de la Gironde et dans celles des Landes, immenses, les dégâts ont été considérables : Vu du train qui va de Bordeaux à Bayonne, le paysage était celui d’un vrai champ de bataill …. Des milliers d’hectares de forêt étaient dévastés … Les scieries et les industries  n’ont jamais réussi à absorber tous ces bois !
Jusque dans l’Aubrac, je retrouverai quelques mois plus tard les traces de Martin … Des trouées entières déboisées, aussi nues que des routes : On ne retrouvait plus son chemin en se fondant sur les cartes !
 

                                                 




Ajoutons à cela que le coefficient de la marée était de 83 … Mais la baisse de la pression atmosphérique était telle que la mer s’est gonflée, gonflée … Le coefficient réel de la marée a pu être estimé à … 160 ! … En Oléron, la côte en subira les conséquences, à Vert-Bois seulement … La dune qui formait le cordon protecteur a été arasée et la route côtière a disparu …

Présage : En 2010, ce sera bien autre chose avec la tempête Xynthia ... Et comment baptisera-t-on la prochaine ?

Mais ne nous pressons pas à invoquer les changements climatiques  et le fameux « réchauffement planétaire » … Si l’on se reporte aux temps passés, on constate que ce n’est pas la première tempête qu’Oléron a « essuyée » … Ce n’est certainement pas la dernière qu’elle « essuiera » !

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