dimanche 1 septembre 2013

SURF CASTING À St.TROJAN-LES-BAINS







                                                                 




SURF CASTING À St. TROJAN


         C’était au tout début des années soixante. Je venais juste d’acheter une chienne : Superbe setter anglais, toute jeune, toute folle, toute douce … Ces chiens sont faits pour la chasse à l’arrêt, mais ils sont d’excellents compagnons. Du reste, mon père avait eu une chienne de la même race.

         Je ne sais plus comment je l’avais appelée … Ou plutôt je n’en suis pas très sûr … Je crois qu’en raison de ma profession, j’avais dû la baptiser « Dictée » … Ce nom sonne bien …Vous en avez connu, vous, des chiennes qui s’appelaient « Dictée » ? Je l’avais achetée à « Moustaquette », un ami de mon père … « Moustaquette », ce n’était  pas son véritable patronyme, mais, dans l’île d’Oléron, à cette époque là encore, chacun, ou presque était affublé d’un pseudonyme … Que signifiait celui-là ? Un patoisant peut-être pourrait me le dire … Il s’appelait véritablement Delhumeau, et il y avait dans le même village, un autre Delhumeau … Qu’on appelait Manoque … Mais cela n’est point l’objet de mon histoire. Je voulais simplement préciser que, n’étant pas riche, j’avais acheté ma chienne … à crédit ! Moustaquette me faisait confiance : Je le paierais quand je le pourrais … Un chien comme ça, ça a de la valeur !

         Ma chienne, toute jeune, je l’ai dit, allait partout où j’allais. Mon logement disposait d’un grand jardin … Cela lui convenait à la perfection. Mais lorsque je l’emmenais en forêt, dans les marais ou à la plage … Elle bondissait de joie et revenait toute crottée, toute « vasouse ».


                                               




         Un jour … C’était au printemps … Mes amis Brunet me proposent d’aller à Maumusson pour une partie de pêche, une partie de « surf casting ». Vous connaissez le surf casting ? …
 Ô, Je sais bien ce que vous allez penser, si vous ignorez ce que signifie l’expression … « Casting » … Cela fait penser au cinéma : Le générique de chaque film présente les noms des responsables du « casting », c’est à dire du choix des acteurs … Eh bien, cela n’a rien à voir … Mais rien, rien du tout ! Le premier mot n’a rien à voir non plus avec le « surf », ni avec la planche qui sert à glisser sur les vagues. Vous n’y êtes pas du tout ! Le « surf casting », c’est tout simplement une technique de pêche à la ligne : Le pêcheur reste sur le bord de l’eau, le plus souvent sur les sables d’une plage … Il est muni d’une canne à pêche d’environ quatre mètres de long, équipée d’un moulinet sur lequel s’enroulent plusieurs centaines de mètres de fil. La canne est en fibres de verre maintenant … La mienne était en bambou. Des anneaux métalliques y sont fixés, tous les mètres environ et le fil coulisse à l’intérieur de chacun d’eux … Comme pour toutes les cannes de pêche au lancer … Et c’est bien de pêche au lancer qu’il s’agit : Un plomb de belle grosseur, muni de grappins pour ne pas déraper lorsqu’il est posé sur le sable des fonds permet, en balançant la canne, de jeter les appâts assez loin du  rivage … Là où les poissons sont censés se trouver. Les appâts ? – De petits encornets tout frais, que l’on a achetés le matin même chez le marchand de poisson. Le fil qui plonge dans l’eau est équipé de trois ou quatre avançons et chacun d’entre eux porte un hameçon de belle taille : On ne va pas au « surf casting » pour pêcher des petits poissons !

                                               




         Bon, mais il faut aller à la pointe de Maumusson … Ma « deux Chevaux » fait des pétarades épouvantables … Cela ne fait rien, nous y sommes habitués. Nous sommes trois dans cette « boîte de conserve ». Nous avons roulé la toile qui fait le toit : Nos cannes à pêche en sortent, démontées en plusieurs scions pointant vers le ciel. Nous avons entassé dans la voiture tout un bric à brac : Corbeilles ( Personne ne saurait se passer de sa « gourbeille ! », piquets à planter dans le sable de la plage, boîtes à appâts … Que sais-je encore ! –
Ah ! une ou deux bouteilles d’eau et … Les casse-croûte ! Évidemment nos vestes imperméables sont roulées dans le coffre (au cas où …) … Et il y a aussi … La chienne … Dictée !
Elle est sage et, de l’arrière où elle se trouve assise sur le siège, elle passe son museau par la fenêtre ouverte.

J’arrête la voiture sur le parking de la plage de Gatseau. Mais la pointe de Maumusson est encore loin, bien loin … Il est près de midi, le soleil est à son zénith et il chauffe dur … Heureusement que nous avons des chapeaux. En face de nous, l’anse de Gatseau. La marée est basse … On distingue très bien, tout proches, les parcs à huîtres sur les vasières. Les ostréiculteurs manient des râteaux pour remuer leurs coquillages. Ils sont bottés jusqu’en haut des cuisses … D’ailleurs, ces longues bottes, on les appelle des « cuissardes » .  Deux ou trois femmes ramassent des « sourdons », que les « Parisiens » appellent des « coques ». La chienne est déjà en train de courir après un vol de bécasseaux,

-       « Laisse-la faire, elle reviendra bien quand elle sera essoufflée ! »

Elle est essoufflée. Elle revient en tirant une langue d’une aune … Petites tapes amicales sur son échine. Elle s’est assagie et me suit.

Nous avons de la chance que la marée soit basse : À marée haute, toute l’anse des Bris, vaseuse, doit être contournée … Cela vous allonge le trajet d’au moins une bonne demi-heure ! Marcher dans le sable sec est pénible : Les pieds s’enfoncent et dérapent. Voyez le tableau : trois bonshommes empêtrés dans leur barda, courbés sous le soleil, suant et pestant … Jusqu’à la pointe … C’est long ! La sueur vous coule dans le cou.

         À notre droite, la forêt de Saint Trojan, ses pins, ses chênes verts, ses buissons de genêts. À notre gauche le pertuis de Maumusson, ses canaux étroits, ses bancs de sable, ses courants et ses remous. Plus loin les plages et la forêt de la Coubre … C’est à cet endroit que les alliés ont débarqué lors des actions pour la libération de l’île d’Oléron.
                      
                                               


         Un petit bateau de pêche passe tout près du bord,
«  Gonflé, celui-là ! … Passer le pertuis de Maumusson à marée basse ! … Plus d’un qui s’y était essayé a fini ses jours échoué lamentablement sur un banc de sable … On a beau croire qu’on connaît les passages … Les bancs de sable sont mouvants ! »

On suit le bateau des yeux, en  faisant de sa main une visière … Il a de la chance : Il zigzague, contourne les bancs … Il passe !

         - « Ben mon vieux ! – Je ne conseille pas d’essayer de l’imiter ! … Même à marée haute, tous ceux qui s’y connaissent déconseillent de passer par là ! – Du reste, c’est pour cela que la pointe de Maumusson n’a jamais été fortifiée, contrairement aux autres côtes d’Oléron : Quel est le navire ennemi qui se serait aventuré dans ces parages ?»

         On voit très bien Ronce-les-Bains, de l’autre côté … Et même on aperçoit La Tremblade : Les maisons sont toutes blanches .

         Nous coupons à travers la « casse » des Bris, où de petits canaux sillonnent les bancs de vase. De la salicorne pousse dru sur les rives de ces étiers. À marée haute, pour le retour, nous serons bien obligés de faire le tour!
                                                 

         Odeurs de marée et de salicornes, or des sables fins, bleus des vasières, vert plus ou moins foncé des arbustes et des arbres, gris argenté des eaux du pertuis, vif-argent des rouleaux qui déferlent au bout de la pointe … Le ciel est tout blanc … On entend encore les teuf-teuf du petit bateau qui est passé tout à l’heure … Tiens, un avion ! – Il est rare d’en voir un, à cette époque … C’est un biplan à hélices. Il glisse sur les deux ailes de sa droite, vire et disparaît .. Probablement un Morane-Saulnier de l’aéroclub de Rochefort …

         Nous avons pataugé dans la vasière : Il fallait bien traverser les étiers .. .  Dictée nous suivait en bondissant, levant très haut les pattes, faisant jaillir des éclaboussures comme autant de gerbes d’étincelles. Elle portait haut la tête et levait le museau, jappait …



         Nous arrivons. Nous plantons nos tiges métalliques pour qu’elles servent de support à nos cannes … Nous disposons tout notre barda. Nous boëttons nos hameçons … Un grand balancement en arrière : Le plomb est parti, entraînant la ligne … Un plouf dans l’eau, à cinquante mètres de la plage …

Les cannes sont déposées dans leurs supports, dressées vers le ciel, le fil tendu … Il n’y a plus rien à faire … Qu’à attendre en surveillant le scion supérieur : Quand un  poisson mordra, il s’agitera frénétiquement. Moi, je n’a i même pas besoin de surveiller ma canne : j’ai fixé un grelot à l’extrémité du scion … Il m’avertira lorsqu’il le faudra … Nous nous asseyons tranquillement sur le sable et nous bavardons. De temps à autre, je jette tout de même un coup d’œil, surveillant la tension du fil : Des algues peuvent s’y agglutiner à la surface de l’eau … Il faudra alors remonter le plomb pour tout nettoyer. Pour remonter le plomb et les hameçons, on peut rembobiner le fil sur le moulinet, en tournant la manivelle … On peut aussi … La plage est large … tout simplement partir à reculons vers le haut de la dune, jusqu’à ce que le bas de ligne soit sorti hors de l’eau. Pour le moment, je joue avec ma chienne. J’ai trouvé un bâton de bois flotté, je le lance dans l’eau, elle se précipite, nage et me rapporte le bâton, qu’elle dépose à mes pieds pour que je recommence.

La marée monte. Elle monte vite, à Maumusson … Longues torsades créées par le courant dans l’étroit passage entre le continent et l’île  .. . On ne voit plus de bateaux. Quelques mouettes, très bas sur l’eau : elles chassent … C’est bon signe ! Depuis que nous avons quitté Gatseau, nous n’avons plus aperçu âme qui vive. Les sables s’étendent à l’infini, dirait-on, surtout quand on a dépassé la pointe et que le regard se perd sur la grande plage de  Saint Trojan, jusqu’au port de la Cotinière dont on aperçoit les habitations, tout là-bas. Pas un souffle de vent. Le soleil tape comme en plein mois d’août … Nous aurions peut-être dû apporter un parasol avec nous … Mais aussi … Avec tout le barda que nous transportions ! … La carcasse rouillée d’un grand cargo, échouée sur la plage, là-bas …
                                                

Quand je suis allé à la pointe, la chienne est venue avec moi. Nous laissons mes deux compagnons : Ils sont en train de dévorer leurs sandwichs … Dictée semble avoir épuisé une grande partie de son énergie : Quand elle part devant, c’est pour se coucher, le ventre dans l’eau. Je m’aperçois qu’elle lape fréquemment une goulée ou deux d’eau de mer. Dès que je parviens  à sa hauteur, elle me suit, mais elle ne court plus après les bécasseaux ni après les gravelots sur les bancs de sable.
         Quand la marée monte, elle envahit très vite les « casses », sur la plage. Un phénomène très curieux : Les clovisses, petits coquillages rosés, jaillissent hors du sable dans lequel ils étaient enfouis … Sans les chercher, j’en ramasse deux ou trois poignées tout en marchant … On peut dire qu’ils nous sautent au nez ! … Longues traînées de sable sec flottant à la surface …

         Je presse le pas … Gilbert court vers sa canne à pêche dont le scion se courbe énergiquement …  Plusieurs secousses ! Pas de doute, ça mord ! Mon ami saisit la canne à deux mains, l’arrache à son support, bloque le moulinet et part à reculons en direction de la dune … Pas besoin de tourner la manivelle du moulinet …

-       « C’est du gros ! » … Il se crispe et, tendu de tous ses muscles, il se penche en arrière pour avoir plus de force.


Il y a trois jours, Gilbert a pris en ce même endroit un maigre magnifique … Près de trente kilos !  Les maigres sont de merveilleux poissons … À la saison, ils viennent dans l’embouchure de la Gironde, toute proche, pour y frayer … Il y en a vraiment de très gros !

Celui-là, Gilbert ne le prendra pas : Nous l’avons vu, splendide corps d’argent fuselé … Il était très gros … Gilbert l’a tiré sur le sable, presque hors de l’eau, dans le bourrelet de cristal de la vague …
Hop ! … Un coup de queue … L’hameçon se décroche … Le poisson est parti sans nous dire adieu !

         Ce jour-là ne nous fut pas favorable : Pas une seule touche pour ce qui me concerne … Un petit bar, de vingt centimètres de long pour Pierre … Pas de chance … C’est ainsi. Par contre, le soleil ne nous a pas épargnés : Heureusement que nous avions des chapeaux sur la tête ! … Quant au reste : Nos peaux étaient cuites depuis longtemps, assez cuites et assez tannées pour ne pas craindre les coups de soleil !
Par contre, Dictée traînait de plus en plus et, sur le chemin du retour, contournant l’anse des Bris maintenant submergée, ma chienne se couchait de plus en plus souvent dans l’eau fraîche. Nous étions obligés de l’attendre .. .
                                                      

         Traînant nos cannes, nos corbeilles, nos boîtes et le reste de notre attirail, nous peinions sur le sable : J’avais retiré mes espadrilles et mes pieds se brûlaient en enfonçant … Le sol se dérobait, le pied glissait … Je vous assure qu’il n’est pas facile de marcher sur la plage, dans le sable sec, quand le soleil a l’ardeur d’un four !

         Combien de temps pour le chemin du retour ? … Prendre par la forêt, à peine un peu plus haut, derrière la dune ? – Ô, il ne faut pas exagérer ! … Ce n’est pas le bagne tout de même ! … Et puis, par la plage, c’est plus court que par la lisière des pins, sans compter que le sentier dans la forêt fait d’innombrables lacets à travers les buissons de genêts ! Seule ma chienne trouve la force de faire quelques crochets pour se mettre à l’ombre quelques minutes, avant de répondre à nos appels. Elle tire une longue langue. Elle souffle comme le soufflet de forge du père Trépeau, à coups très brefs et saccadés.


         Nous voilà de retour à Foulerot. Nous nous avachissons dans nos transats, un verre à la main. Nous avons donné une bassine d’eau à Dictée … Trop tard ! Dictée est morte avant la tombée du soir …
Je l’ai enterrée dans le sable de la dune … Mon beau setter blanc et noir ! J’en aurai remords tout le reste de mes jours …

-       «  Tu n’as pas eu de chance, me dit Moustaquette … Mais il ne sera pas dit que tu ne me le paieras pas ! »

J’ai payé … Depuis … Je n’ai plus jamais eu de chien.



                                                 




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